L'âne à chroniques

Encore un peu de patience…

Près de 20 après le début des chantiers de rénovation urbaine qui sévissent dans le 14e arrondissement de Marseille, des familles de la cité des Flamants ont essayé de rappeler le bailleur 13 Habitat à ses obligations de relogement.
La réponse du logeur est invariable. Pas de place ailleurs pour des demandes inconsidérées et, en plus, la situation sanitaire actuelle ne favorise pas le mouvement.

Les Flamants – 2009

Les travaux dans le quartier, de Font Vert aux Flamants, ont commencé, sans cesser une journée, il y a 20 ans.

Il faut d’ailleurs rappeler que ce sont les habitant-es venus-es clamer et réclamer leur dû auprès de 13 Habitat qui ont ouvert le bal. Avant que ne démarrent les travaux actuels. Enfin, actuels…

Puis, un beau jour, sans avertissement ni explications, les travaux ont cessé. Laissant les chantiers en suspens. Pendant plusieurs années, rien ne s’est fait. Quand le nouveau plan de rénovation fut enfin acté, les immeubles 1 à 4 étaient sortis du périmètre…

Et aujourd’hui, ce sont ces familles, en attente de relogement, qui la ramènent. Quand même…

Vingt années au cours desquelles les habitant-es n’ont eu de cesse d’interpeller, de rencontrer, d’écouter, de participer, de proposer. Et d’attendre. En vain…

Aux Flamants, le bailleur et toutes les instances avec lesquelles il est acoquiné ou dont il est le bras armé (n’oublions surtout pas que 13 Habitat dépend du CD13) ont toujours eu la même politique : parle à mon cul ma tête est malade.

Lorsque l’on est loin de ce territoire, que l’on y passe en sous terrain sur les voies de la L2 qui crachent ses gaz d’échappement au nez des habitant-es, que l’on vient s’y ré-approvisionner en zotla, ou que l’on vient s’y encanailler au théâtre, les réalités, bien que criantes, sont invisibles.

L’Agora est au bout de chemin…

Qui voit, de son siège conducteur, les voies défoncées depuis 10 ans qui sont le quotidien des familles souhaitant emmener leurs mômes au centre social l’Agora?

Qui respire de son fauteuil du 3e rang, depuis 20 ans, les poussières amiantées que soulèvent pelleteuses et excavatrices là où se dressaient, aux Flamants, les bâtiments 13 au 24, le centre de formation aux métiers du son et la radio de Patrick Jeannette, le snack, la pharmacie, la maison de la presse, le stade…?

Respire, prouve que tu existes…

Qui envoie, de son balcon sur la Bonne Mère, ses niard-es s’asseoir sur les bancs de l’école de la Busserine en les emberlificotant dans une écharpe parce que, dans sa grandeur d’âme, le réfecteur en chef du bahut à négliger d’y installer le chauffage?

Qui remonte, de son marché de Castellane, le chemin boueux et sans éclairage qui se termine par un escalier en colimaçon pour aller faire ses courses au supermarché du Merlan?

Qui s’entend demander, au pied de son porche de la Plaine, ses papiers par deux merdeux cramés de 15 ans qui prennent le fils de la vieille du 8e pour un képi?

Allez, marche si t’es un homme…

Qui reçoit, de son rez-de-chaussée de Saint-Pierre, les eaux usées des voisins dans ce bâtiment G du Mail parce que, soit disant, l’immeuble étant une copropriété, aucune autorité ne peut contraindre quiconque à le rendre salubre?

Qui gratte, dans sa salle de bain de Bompard, le salpêtre qui repeint les murs de cette salle d’eau de cet immeuble livré il n’y a pas 10 ans?

Qui? Celles et ceux, enfants, parents et grands-parents qui vivent dans ces immeubles. Et personne d’autre.

Si je te dis que je sais…

Faut pas rester là, petit…

Des ceusses qui ont toujours une bonne excuse, une bonne raison, une bonne indifférence pour laisser leurs contemporain-es frisé-es, basané-es, bronzé-es, pauvres, musulman-es, se farcir ces réalités, les habitant-es en ont vu défiler de quoi remplir plus de cités qu’il n’en existe dans notre bonne plus belle vieille ville de France.

Toutes et tous, toujours la main poisseuse, humide, tendue vers l’autre du bout des doigts de peur que la misère ne déteigne sur leurs ongles manucurés. Toutes et tous, le verbe insipide et dissimulateur pendu au bout d’une parole sans honneur.

Toutes et tous, vantard-es libidineux-ses au poil lustré, tenant du bout de leur dégoût souriant ce Kalb el Louz (ce cœur d’amandes) que lui tend cette vieille fausse blonde aux yeux qui se croisent de Schebba.

Toutes et tous ces ceusses qui savent mieux que ces analphabètes braillard-es que s’ils-elles en sont là à pouvoir et vouloir dire le vrai, le beau, le juste à cette mère inculte mais soulagée de conduire son môme acharné à apprendre chez Ourida et ses sœurs de Progressons Ensemble, ils-elles ne le doivent qu’à leurs incessants efforts à faire silence.

Et que si petit Medhi trouve porte close chez ces femmes dispensatrices de savoirs, de livres d’école, de rigueur, de respect, de travail et d’amour, c’est d’abord parce que dans leur précipitation à vouloir mettre du papier sur le pupître, elles ont oublié qu’au pays de la laïcité, le seul voile qui sied est celui qui obstrue le regard sur les manquements de la République… à la République.

Si je te dis que je sais…

Corot…

Les habitant-es des 1, 2, 3, et 4 seraient ainsi confrontés à une vie quotidienne exténuante depuis 20 ans, dans un environnement délabré, dangereux, anxiogène et négligé pour les raisons qu’ils ont des demandes précises et qu’ils les formulent en temps de pandémie? Laquelle ralentirait les rotations.

Dans les faits, voilà ce que ça signifie. Les habitant-es des Flamants qui ont participé à mille et une réunions concernant leur avenir, leurs attentes, leurs choix, leurs refus se voient proposer d’aller planter leurs choux à La Bricarde, à Corot, à La Castellane, aux Cayolles…

Ces familles préfèreraient ne plus avoir à enjamber les caddies ou à contourner les parpaings pour atteindre la porte de leur logement.

Ces familles préfèreraient que leurs enfants courent sur un pré plutôt qu’entre les carcasses calcinées des scooters.

Ces familles préfèreraient que la route qui mène à la pharmacie ne se termine pas par un bloc de béton sur lequel est planté un panneau de bon aloi : « piétons, traversez »… Mais qui, bons élèves traversant dans les clous se retrouvent sur un trottoir sans trottoir, au milieu de la chaussée où des motos vrombissantes, que leurs pilotes dressent sur une roue, slaloment et pissent à l’arrêt d’un bus hurlant de freinage.

Ces familles préfèreraient ne pas devoir attendre 20 ans pour qu’un feu tricolore soit installé sur la route qui borde leur cité et qui sert de piste de décollage aux décérébrés motorisés.

Que reste-t-il de nos enfances?

Effectivement, ce sont là des demandes précises et qui ont tout pour plonger les huiles de l’élite de 13 Habitat dans d’incommensurables mastications mentales. Fichtre, diantre, misère, ton père le clochard, ta mère la suceuse, putain… Mais comment va-t-on pouvoir répondre à de telles exigences?

Où va-t-on trouver de tels endroits? Comment va-t-on les financer? Les entretenir?

Et dès lors une question taraude : Pour les quelques familles encore en attente, quid (par exemple) des Paranques? Ces nouvelles constructions dont une part du financement provient du Plan de Rénovation Urbaine des Flamants mais auxquelles les habitant-es n’ont pas accès?

Comment se fait-il que ce transfert financier sans habitant-es soit légal et que celles et ceux qui l’ont institué dorment sur leurs deux oreilles d’empéruqué-es repu-es à la conscience légère?

J’ai pas de conseils à vous donner mais…

Comment se fait-il que les conseils citoyens que la loi encadre et instaure depuis 2014 soient absents (entre autre) de ce territoire? Cet outil démocratique participatif devait impliquer habitant-es, entreprises, et associations de ces territoires dans l’élaboration des contrats de ville qui « permettaient de réaliser des projets urbains sous la forme contractuelle entre l’État, les collectivités locales et leurs partenaires »…

Dans les faits, que s’est-il passé? La loi, dont on ne cesse d’affirmer que ces territoires de non droit doivent enfin la prendre en pleine gueule pour qu’ils apprennent à vivre en société laïque et républicaine, la loi donc a été bafouée, ignorée, tordue, insultée.

Elle disait et dit d’ailleurs encore qu’un conseil citoyens devait être établi dans tout territoire placé en politique de la Ville.

À Marseille, en 2014 et depuis, ce ne sont pas moins de 36 de ces conseils qui eussent dû être érigés. Or, il n’y en eut pas même 10. Aucun ne répondant, dans sa constitution, ses moyens et ses champs d’intervention à ce que préconisait et préconise la loi.

Pas un n’a pris part à l’avenir des territoires où vivent celles et ceux qui sont censés les composer.

Les habitant-es de Font-Vert rappellent leur droit à respecter la loi

À Font-Vert, des habitant-es ont bien tenté de remettre de l’ordre dans ce désordre républicain, consenti et organisé. Le conseil ainsi élaboré a reçu ce que celles et ceux en charge d’applaudir une telle démarche considéraient comme le dû : rien. Ou plus exactement: le péremptoire mépris qui habille leurs décisions a-démocratiques.

En revanche, ces mêmes ont dépêché sur place et il n’a ainsi pas manqué de parachutistes (j’atterris, j’asperge, je dégage) entourés de pisteurs-ses aux intérêts bien compris pour venir proposer des balades dans leurs propres quartiers à celles et ceux qui les habitaient.

Affirmant, doctes et imperturbables, la validité inoxydable de leurs solutions pour le mieux vivre ensemble à et de tous-tes ces demeuré-es.

On se rappelle, on partage, on citoyenne

Le récit de ces vingt dernières années et des campagnes de rénovation successives sur ce territoire est un long chemin d’instruction. L’on apprend toujours de ses défaites. Et il serait, il est vital qu’il serve à celles et ceux qui, demain, devront se confronter à une expérience similaire.

Ce que l’on apprend, à ses dépens éthiques et humains, c’est que ce qui séquestre avant d’exterminer la fière volonté de bâtir du commun, c’est cet enthousiasme de bien faire dans la confiance en la parole donnée, en ce clin d’œil complice, en ce discours fraternisant.

L’emballage est toujours plus reluisant qu’un cortège de mariage. Seulement, quand on déballe les paquets, rares sont les présents d’avenir. Souventes fois, il n’y reste que des restes que les belles âmes au front plus voûté que le dôme d’une église, ont tôt fait de qualifier de rêves enfin réalisés.

Alors à toutes celles et ceux qui demain entendront parler de requalification de leur quartier, nous vous offrons un mot de notre belle langue locale : Méfi…

Et bravo à Rachida Tir et sa sœur de vie (elle se reconnaîtra) qui accompagnent depuis l’an pèbre, les habitant-es. Sans en attendre plus que le chaud parfum d’un thé.

> QUELQUES DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES INSTRUCTIFS <

> La co-construction entre l’État et les acteurs locaux au cœur de la gouvernance du renouvellement urbain.
Ce dossier est produit par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) en mars 2016…

> Les Conseils Citoyens – La loi
Version commentée de la loi N°2014-173 du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine

> Les Conseils Citoyens – La Charte du GIP
La Charte des Conseils Citoyens émise par le GIP Politique de la Ville – Mars 2015
À lire en particulier le chapitre 6 page 4 : 6 qui définit le « Suivi et l’évaluation des Conseils Citoyens – Mise en place du GASPE (Groupe d’Appui de Soutien, de Pilotage et d’Evaluation)…

> Un point d’étape…
En mars 2015, le GIP Politique de la Ville produisait un document intitulé : Conseils Citoyens – Point d’étape – Proposition d’organisation…


> À Marseille – Résultats des tirages au sort par Conseil Citoyen – Collèges : acteurs locaux et associatifs.

Il est intéressant de lire que « la composition du collège des représentants locaux (associatifs & entreprises) s’appuiera notamment sur les propositions des mairies de secteur« .

Or, et en mars 2015, nul-le ne peut l’ignorer, la mairie de secteur des 13e et 14e arrondissement est tenue depuis les dernières élections par un maire Front National.

De même, il est primordial de noter, en complément, que : « le collège habitants se fera sur la base des listes électorales ». Excluant ainsi de fait toutes celles et ceux qui, n’ayant pas la nationalité française, vivent malgré tout sur ces territoires. Et lorsque l’on s’intéresse un tant soit peu à la sociologie politique du quartier, il devient évident que ce choix répond à une double logique.

Les inscrits-es sont bien plus rares que dans d’autres quartiers. S’appuyer sur les listes électorales, c’est ainsi s’assurer de n’avoir pas trop de gueux-ses à côtoyer. Et, par ailleurs, c’est un gage insidieux mais effectif donné au Front National.

La présence du CIQ des Hauts de Sainte Marthe n’est pas la moindre des anomalies. Ainsi, dans le collège « acteurs locaux et associatifs » du 14e ouest, l’on trouve les Compagnons Bâtisseurs de Provence… Problème, le siège de cette structure est située au 7, rue Édouard Pons, dans le 6e…

À moins qu’il ne s’agisse d’une autre association dont on ne trouve trace dans l’annuaire du 14e. On peut également s’interroger sur la présence conjointe dans le même conseil du CIQ des Hauts de Sainte Marthe et de la Fédération des CIQ du 14e.

D’autant que le CIQ des Hauts de Sainte Marthe est, lui aussi, situé hors du périmètre légal des QPV. Délimitation géographique qui est une des conditions qui encadre et définit le droit d’être membre d’un Conseil.

Enfin, que dire de la présence de l’Espace Pédagogie Formation de France installée au cœur du réacteur : 6, rue Roux de Brignolles dans le 6eme arrondissement phocéen. Sacré 6e qui aura fourni pas moins de 2 membres sur 12.

Et tout ça, par tirage au sort…

La preuve ce document co-édité par La République Française – Marseille Provence Métropole – Ville de Marseille – GIP Politique de la Ville de Marseille – Marseille Rénovation Urbaine.