Reportages

Paroles, paroles…

Souvent ignorée, parfois couvée d’un regard amusé, la parole de la jeunesse a aujourd’hui ses lieux d’expression officiels : les conseils municipaux jeunes et autres conseils régionaux jeunes, calqués sur une démocratie représentative qui a montré ses limites. Ils restent encore inaudibles pour le grand public. Il y a donc encore beaucoup de choses à inventer pour que la jeunesse soit entendue. Nous avons donc décidé de les écouter.

Victime d’une triple peine

Aikel, étudiant

« Le 28 juin 2013, je me rendais à une épreuve du bac avec un ami. Deux policiers à moto nous demandèrent de nous arrêter pour un contrôle d’identité. Je me garai, agacé, et leur demandai de le faire rapidement. Je leur montrai aussi ma convocation, mais ils n’y accordèrent aucun regard. Le temps me semblait interminable. Excédé, je leur dis que j’allais rater mon épreuve et que j’aviserai leurs supérieurs de leur excès de zèle. A ces mots, ils me fusillèrent du regard et m’ordonnèrent de les suivre au poste, sans quoi j’irais faire le « mariole » en garde à vue. J’étais sidéré par une telle injustice.

Arrivé au commissariat, j’ai dû m’expliquer devant un autre policier. Ce dernier se mit à lire la déposition de son collègue. Elle était complètement mensongère. Il me posa aussi des questions, auxquelles il ne me laissa pas le temps de répondre. J’étais à bout de nerfs, je voulais expliquer que je n’avais absolument pas été irrespectueux. Mais il ne voulait rien entendre.

Résultat, j’ai raté mon épreuve et j’ai dû passer par le rattrapage pour avoir mon bac. Surtout, j’ai été condamné pour outrage et rébellion à une amende de 500 euros, avec mention au casier judiciaire. Une condamnation qui m’a empêché de travailler à l’été 2015. Depuis, je me tais, je ne parle plus, car quoi que je dise j’aurai toujours tort. »

Propos recueillis par Nadia Khémiri

Désorientée par sa conseillère

Safia, 22 ans

« Depuis 2012, je fais des petits boulots : soutien scolaire, animatrice, agent de restauration, agent de service hospitalier… A l’origine, je voulais faire un bac médico- social pour devenir sage-femme. J’avais fait mon parcours, étape par étape. En 3ème, j’ai eu une bourse au mérite qui aurait dû me permettre de choisir mon lycée. Mais la conseillère d’orientation m’a fait inscrire dans les vœux le lycée de mon secteur plutôt qu’un établissement proposant une filière médico-sociale, et je me suis retrouvée en seconde générale. J’étais dégoûtée. En plus, il y a une longue grève, il n’y a pas eu cours de décembre à mars. J’ai décroché.

Après, j’ai passé un BEP carrières sanitaires et sociales. Je n’ai jamais pu réintégrer une première, ni dans le public, ni dans le privé. Je ne veux pas passer par aide soignante, c’est trop long, il faut exercer pendant trois ans pour pouvoir passer le concours d’infirmière. Je vois donc avec Pôle emploi pour passer un bac carrières sanitaires et sociales en alternance et passer le concours d’infirmière.
Sauf que les études, ça coûte cher. C’est les moins de 25 ans qui ont besoin du RSA pour devenir indépendants, réussir, avoir des projets. »

Toujours « à la table des enfants »

Morgane, 21 ans, étudiante et militante

« Dès ma sortie du lycée, j’ai cherché à m’engager, je veux aider. Je suis entrée dans le groupe de Nice d’Amnesty International et j’y ai mis beaucoup d’énergie. Très vite, on m’a mise responsable de l’antenne ‘’jeune’’. Même si ça a été très formateur, ça m’a déçue. C’était comme être à la table des enfants, alors que je voulais être avec tout le monde, apprendre de tout le monde. Puis, j’ai intégré en parallèle le groupe local de Greenpeace, qui cherchait un référent presse. Là aussi j’ai beaucoup appris, mais avec cette fois des gens à l’écoute. Puis est venue l’idée à quelques-uns de monter une édition d’Alternatiba dansle«06».
Au départ, les gens nous ont dit que ça ne marcherait pas, que ça ne prendrait pas dans le département, qu’on était jeunes et donc pas conscients du travail. Mais finalement ça a pris : 8 000 personnes sont venues le jour J, des réseaux se sont constitués, etc. Trois semaines après, on recevait encore des félicitations ! Aujourd’hui, je suis sur la liste « Région coopérative » portée par EELV et le Front de gauche au titre de la société civile et on me voit de nouveau comme une jeune. Alors que pendant Alternatiba j’ai assuré la com, les relations presse, les partenariats, je dois encore faire mes preuves : afficher, tracter. »

Propos recueillis par J-F. P.

Une perche auprès des jeunes

Laydine Hamadi, 24ans, animateur, défend les espaces de parole pour les jeunes.

Malgré ses presque deux mètres, Laydine est un garçon discret. Il a grandi au Mali, copropriété dégradée proche de la Busserine (14e arr.). Il observe toujours les allers et venues des gamins depuis le balcon de l’appartement de sa mère au10èmeétage.Luiaussifaisait«beaucoupde bêtises » au collège. Mais pas seulement.

Avec ses collègues, « la belle équipe », il pratique intensivement le foot, entraîne les plus jeunes. Des éducateurs de l’Addap 13 leur proposent un lieu de parole, un conseil jeunes de quartier, aujourd’hui en sommeil.
Un soir par mois, une trentaine de personnes se réunissent autour de thématiques choisies par des ados de 15 à 25 ans : les jeunes et la justice, les Roms, les relations filles-garçons…

« On y croisait aussi bien le dealer du coin que la prof de français d’Edouard Manet, raconte Laydine. On commençait par un brainstorming, puis on travaillait en petits groupes sur une saynète ou un texte qu’on jouait ensuite devant« . Après l’urgence et la rigolade : débat et grosse collation.

CONQUÉRIR LA PAROLE

Réservé, tout noir et tout en os, Laydine se voit comme le cliché du jeune de quartier. C’est sa bande de collègues qui lui a d’abord donné le courage de prendre la parole, puis le désir de transmettre.

Aujourd’hui, Laydine est animateur au centre social Les Flamants Iris et dit que des espaces d’expression comme le conseil jeunes sont précieux : « Pour la construction identitaire et professionnelle. Il y a aussi les bénéfices de l’apprentissage de l’écoute entre pairs, comme de l’écoute par les professionnels du quartier. » Pour preuve : tous ses amis travaillent.

Marina Meloua